dimanche, octobre 07, 2007

tout ça pour ça...



C'est M'sieur Michard qu'a eu l'idée. Il commençait à en avoir marre qu'on lui demande tout le temps où était passé Lagarde et qu'on l'appelle Lamich'. Faut dire, pour un prof de français, c'était plutôt normal. Mais là, une année avant la retraite, il a pété les plombs. Une blague un peu plus foireuse que les autres et ce fut l'explosion: tous les élèves virés, allez hop, dans l'bureau du proviseur, 43 fillette ma pointure et z'allez voir c'que vous z'allez voir, bande de p'tits morveux.

Tous, sauf un. Le p'tit protégé de M'sieur Michard, l'autre souffre-douleur de la classe. Lui aussi, il avait tout pour en chier. On n'a jamais trop su pourquoi mais, dans un élan d'inconscience littéraire, sa mère, à sa naissance, avait choisi de l'appeler François-René. Comme l'autre. Le père avait bien essayé de la dissuader mais, réminiscence romantique à la con, elle avait dit: "C'est ça ou Werther." Et comme le paternel voulait réellement épargner des souffrances à son fils, comme il haïssait tout ce qui avait trait aux Boches, ce fut François-René.

Et au collège, même les profs, ces bâtards, y allaient de leur petites vannes. Il comptait plus celles sur les mémoires, Saint-Malo, et les autres conneries du genre "tu me tournes le dos, Châteaubriand." Une fois, en bio, cette salope de m'dame Joly avait cru bon de faire deux séances sur les loutres. Deux séances avec les vieilles vidéos du CRDP où on voyait des loutres construire des huttes, nager, se sécher au soleil et surtout, surtout, se casser la gueule du haut d'un rocher. Frnçois-René avait tout compris. Il avait bien tenté de profiter de l'obscurité pour se barrer mais, manque de pot, la Joly l'avait à l'oeil. Elle alluma la lumière, triomphante. "François-Renééééé, qu'avez-vous? Ca vous embête de voir qu'une loutre tombe?" Elle avait enchaîné en donnant le plan du cours. Le grand A, les loutres et les rivières, serait vite expédié, suite à quoi on passerait au grand B, les loutres et les huttes, en espérant y rester moins longtemps que Châteaubriand. Ce soir- là, le pauvre gosse foira sa tentative de suicide qui consistait en un avalage méthodique de l'édition Pléiadesque de son illustre homonyme. Il s'en tira par un lavage d'estomac, son bide ayant refusé de digérer la reliure de maroquin vert.

C'est donc en voyant François-René que m'sieur Michard eut l'idée. Comme il aimait bien les gosses malgré tout, et surtout les gosses malheureux, il organiserait à l'été une colo, au bord de la mer ou ailleurs, avec des enfants qui, comme François-René, souffraient de leur homonymie littéraire. Ils pourraient partager leurs expériences, leurs difficultés et, pendant quinze jours, ils seraient heureux, entre eux, sans que personne ne se foute de leur gueule.

M'sieur Michard fit donc des recherches, passa des coups de fil dans tous les rectorats, activa ses réseaux, se démena. Il voulut rencontrer personnellement chaque gosse pour voir s'il en chiait réellement. Il élimina ainsi impitoyablement un Germain et un Tristan qui n'avaient entendu d'allusions aux fameux poètes maudits qu'une ou deux fois dans leurs vies. Il garda en revanche un Isidore parce que, vraiment, c'était quand même un prénom à la con. Les Arthur ne se faisaient pas trop charrier, sauf un dont les parents avaient choisi, dans leur idolâtrie rimbaldienne, d'emménager à Charleville. Le gamin avait à peine quinze ans, il buvait tous les soirs pour oublier et, quand il arrivait le lendemain au bahut avec la gueule de bois, ça ne manquait pas, tout le monde l'appelait Bateau. Il viendrait lui aussi.

Une dizaine d'enfants partirent donc de Paris, le 1er août, direction Mimizan-Plage, ses pins, sa dune, sa plage. Outre François-René, Arthur et Isidore, y avait aussi Louis-Ferdinand, Honoré, le petit Marcel, Joris-Karl, Gustave et le pauvre Alphonse, prénommé ainsi par son comique de père qui tenait ab-so-lu-ment à ce que son fils, né de la Martine, sa femme, fût appelé Alphonse.

Le voyage se déroula sans encombres: coups de cutter dans les sièges du bus, chansons débiles où des histoires de chauffeurs, de champignons, de filles qu'on détrousse, qu'on trousse et qu'ont la frousse se taillaient la part du lion. Un vibrant hommage à Tonton Cristobal fut rendu par Joris-Karl et Honoré. Un beau bordel, un joyeux début de colo.

Un attroupement inquiéta cependant m'sieur Michard à l'entrée du camping des Flots Bleus: plusieurs camions-relais de la télé, un vieux beau, une hystérique avec un micro, une famille apparemment hollandaise, un chanteur chevelu et nasillard qui semblait ségosiller devant la famille indifférente. M'sieur Michard avait prévenu le directeur du camping qu'il viendrait avec une colo, ça, il en était sûr, mais est-ce qu'il avait dit que... medre, ça y est, il s'en rappelait maintenant, il lui avait effectivement dit que ces gosses avaient une particularité assez fascinante. Pffff, quel con il était, ça allait être coton pour passer inaperçu.

M'sieur Michard rameuta la troupe, insulta Louis-Ferdinand et le petit Marcel qui jouaient à touche-pipi à l'arrière du car, rappela les consignes de sécurité élémentaires en présence de journalistes. Une voix horripilante les accueillit: "chers amiiiiiiiiiiiiiiiis, l'Académiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii..." D'Ormesson n'eut pas le temps de finir sa phrase, Arthur, du haut de son mètre vingt-trois, s'étant dévoué pour lui mettre son poing dans la tronche. Les autres l'achevèrent à coups de cutter. L'immortel rendit l'âme sous le soleil landais en se disant que la glorieuse littérature française n'était vraiment plus ce qu'elle était.

Les caméras ignoraient ostensiblement le martyre de l'académicien pour se concentrer sur le visage de la nympho-girl "C'est extraôôôôôrdinaire, aujourd'hui, en direct pour C'est mon choix, des enfants aux prénoms ridicules..." Elle n'eut pas le temps non plus de finir sa phrase puisqu'Isidore, champion du monde de son collège de jet de fronde, lui en balança une entre les deux yeux d'un geste qui eût rendu jaloux tout un camp de réfugiés palestiniens. Elle s'écroula en injuriant les sales gosses mais en se disant que, quand même, ça ferait une p... d'audience, faut être poli, on n'est pas sur TF1. Isidore leva sobrement les bras en guise de triomphe et alla saluer l'Océan.

Les Hollandais en short s'étaient barrés, mi-abasourdis par le spectacle, mi-écoeurés par le chevelu nasillard qui n'arrêtait pas de chanter. Ayant appris qu'une colo avec des gamins hors du commun viendrait à Mimizan-Plage, Hugues Aufray, le grand, le seul, l'unique, l'inamovible pourvoyeur de tubes à reprendre en chœur autour du feu de camp, la Gauffrette avait décidé de prendre sa guitare et de venir en stop depuis Paname. Bien sûr, ça lui avait pris trois jours mais il ne le regrettait pas, en plus, France 3 était là. Il s'était lancé, avait attaqué par Le Petit Âne Gris et, comme un Guy Béart à ses plus belles heures, il avait encouragé la foule (en l'occurrence la famille arrivée la veille de s'Hertogenboch) à faire la la la en tapant dans les mains. Les Bataves s'étaient donc barrés et Hugues se dit qu'il avait ptêt eu le tort de commencer par une chanson qui manquait visiblement de punch. Il continua donc par Santi-aaaaaaa-no, les mômes se rapprochaient, c'était bon signe. C'est Honoré qui le castagna en premier, vite suivi par les autres. François-René s'en donnait à cœur joie cependant que notre brave chanteur se disait que ces gamins étaient cruels, il allait mourir et il ne pourrait même pas leur chanter son immortel succès, à Joris-Karl et à Gustave, son refrain légendaire qui faisait pleurer les filles et larmoyer les garçons, non, il allait y passer et il ne pourrait pas leur chanter, à Alphonse et à Marcel, à Isidore aussi et à Louis-Ferdinand, Céline.

2 commentaires:

el rubab a dit…

Trouvant le chanteur complètement inanimé, le croque mort - qui avait pris la curieuse habitude de parler aux morts à force de les côtoyer - se pencha vers lui et lui dit: allez Hugues, au frais ...

ubifaciunt a dit…

hu hu, jolie :-)