vendredi, janvier 23, 2009

je serai triste comme un saule...






Y a des fois où le temps va bien avec.

Le glauque, le vent et les rafales de pluie sordide.

Crémation du père d'une collègue de taf, ce matin.

Au matin.

Aux Ulis.

Putain da banlieue sud qui m'a toujours débecté.

Le retard à la gare RER de Massy-Palaiseau, les putains de ronds-points dans lesquels on se paume fatalement, la zone industrielle et cette si gentille grosse dame noire à l'arrêt de bus qui nous indique la route du crématorium, là-bas, loin après le troisième rond-point.

Une route à l'écart, à la Lynch, la pluie, l'autoroute en contrebas, le camp de gens du voyage juste après la pancarte "cimetière 'les oiseaux' - crématorium", espaces de relégation sociale, l'abject de la mise au loin, sous la pluie de rafales sordides.

Parking désert, pyramides faussement ésotériques, la maigre famille est là, l'oncle venu de Montréal, la grand'mère et sa canne, les trois cousines de blanc et de collants vulgaires.

Pas d'amis.

Et nous.

Quatre collègues.

Que ça semble exceptionnel à la maman.

Le master de cérémonie nous invite à passe à côté.

On marche dans le vent, près d'un cimetière sans tombes, juste quelques plaques dans l'herbe de quelques collines, plutôt touchant.

Cercueil de bois clair, mort à 51 ans et le crabe le bouffait depuis déjà plus de cinq ans. Soins intensifs et tout le bordel. Et même pas une infirmière dans l'assistance.

Le master de cérémonie enchaîne trois chansons violonesques. La famille pleure. Il dit qu'il va tourner la clef pour que le cercueil descende dans une salle qui ne sera pas celle où il y aura la crémation, que ceux qui ne veulent pas assister à icelle peuvent sortir par la porte de droite, qu'il y a maintenant le temps de recueillement.

Il dit que ça figure un peu comme si le corps était enterré.

Il tourne la clef.

Il invite à passer dans la salle à côté.

Ca a duré à peine un quart d'heure.

Personne de la famille ne semble poser de questions, personne n'attend que le corps crame, personne n'attend les cendres.

Aucun rituel, aucune sacralisation.

Une douleur calibrée sur quinze minutes.

Une des cousines demande, en plaisantant à demi, s'ils se retrouvent à manger au Mac Do. Rien n'est prévu.

Je cherche le moment le plus juste pour la serrer dans mes bras, essuyer une part de son deuil avec mon écharpe et un sourire, lui filer la carte et l'enveloppe qu'on a préparées avec les collègues, des mots bien faibles de réconfort et un peu de fric pour je ne sais quoi.

Et on s'éclipse.

Clope devant la bagnole.

Même pas grillée que la famille est déjà partie pour le Mac Do ou le je ne sais où.

Même pas cramé.

Vouloir bouffer ensemble, tous les quatre, pour un peu de temps ensemble.

Du temps.

Du temps qu'on n'a pas eu ici.

De la tristese dans la bagnole, mais pas de la belle tristesse de deuil, de cette ignoble tristesse de truc affreux qui s'est passé, ou plutôt, qui ne s'est pas passé.

Car rien ne s'est passé.

Rien ne s'est dit.

De l'indigne, en somme.

De cette tristesse qui s'est mue en colère.

Que si ce monde de merde est indigne avec des pauvres, des vivants, des lâches et des faibles, il commence aussi à le devenir avec ses morts.

Et que chacun raconte aux autres ses beaux enterrements, où les larmes sont aussi nombreuses que la pluie du matin et les bouteilles qui se vident après ; où l'on peut être faible, pauvre, lâche et vivant pour quelques jours ; de l'enterrement où les croque-morts en bleu de travail peinent à descendre avec les cordes le cercueil dans la tombe ; où le dernier baiser au froid du front ; où la fête après, paradoxale et nécessaire, parce qu'il est encore là et que la vie, vaille que vaille.

Au restau, après, tous les quatre. De la bouffe consistante, vigoureuse. Et du vin. Du vin.

Qu'on parle encore au début de ce tout qui nous a effrayé, si peu de temps. On en parle encore un bon bout de temps, en fait. Que même le Wolfgang traîné sans honneur à la fosse commune, que même au cimetière des chiens d'Asnières, que...

Et puis, peu à peu.

Je n'irai pas bosser aujourd'hui.

Je ne saurai pas.

Je rentre, du vin, Brassens et Brel, ça chantait la mort à l'époque, ça tentait de la taquiner, et ça durait pas quinze minutes aux Ulis.

Du vin.

J'ouvre mes mails.

Le Thib' m'envoie, sans rien en savoir, une affiche d'une manif bruxelloise pour ce samedi.













(Hommage aussi au Rubab et à une aprème au bord du canal...)





Le Georges en espagnol, le Testament...

6 commentaires:

thé a dit…

Simplement merci, ubi, pour cette émotion que tu nous fais partager. Un texte qui n'est pas seulement beau.

ubi a dit…

merci pour lui...

el rubab a dit…

les Ulis, putain...j'ai eu loisir de connaître un peu y'a deux-trois ans; on pourrait la rebaptiser Dimanche cette ville (ou plutôt ce champ de blocs) çà lui irait bien. Sûr que çà a dû vous foutre un sacré coup sur la cafetière...
d'accord avec Thé pour le reste.
(çà n'a rien à voir mais je suis allé marcher le long de la garonne hier soir, et c'était rempli de troncs d'arbre qui traversaient la ville comme çà, pressés par un courant ultra-rapide; çà donnait une impression étrange... à l'époque où çà frittait sévère dans le coin, çà devait faire la même chose mais avec les dépouilles des tombés. je regrette de pas avoir pris de photo pour une fois, çà aurait valu le coup.
voilà, c'était un petit truc faire partager , les arbres ils se sont pas seulement ramassés sur les câbles électriques, y'en a pas mal qui se sont évacués de manière autonome, sans les renforts "à la petite semaine" de sarko

el rubab a dit…

histoire d'illustrer mon petit H.S précédent; à défaut d'une photo:
http://www.libebordeaux.fr/libe/2009/01/deux-navires-sc.html

ubifaciunt a dit…

@ rubab : qu'est-ce t'allais foutre aux Ulis, gros ??? t'as dû en baver ('fin après Reims, quoi...)

et même Libé a oublié son appareil, grrrrr, aurai bien aimé chouffer cette affaire....

el rubab a dit…

Bah les Ulis, j'ai un peu de belle-famille qui habite là-bas et j'y suis donc allé plusieurs fois; mais dernièrement j'avoue, j'ai bizarrement oublié de m'arrêter quand je passais à côté ...
et à propos des troncs, sûr que valait le coup d'oeil; surtout la nuit, outre à des maccabés, çà pouvait aussi faire penser à une migration coordonnée de crocodiles, imagine le truc (pourquoi j'avais pas c't'appareil putain?!)