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jeudi, juillet 02, 2009

Moushin Laramique, requiescant in pace...


Deux ans plus tard, ça flippe à mort et le procès des émeutiers armés de bouteilles, de barres de fer et de pierres commence.

Deux ans que la Justice ne s'est toujours pas prononcée sur la peine (ou la mutation) allouée aux conducteurs de la voiture de la Police Nationale de France.

Deux ans, et nos amis les médias se réveillent un peu, Libé fait une enquête exclusive en s'asseyant sur un banc pendant trois heures pour recueillir une scène banale de quartier populaire entre gosses de quartiers et fonctionnaires de la Police Nationale de France.

Deux ans, dix ans, et plus que les voitures de la Police Nationale de France rôdent dans les quartiers populaires, à vingt à l'heure pour bien mater, pour bien chouffer, pour bien épier et rendre compte, à soixante pour fracasser deux gosses sur une mini-moto, à cent-vingt pour arriver sirènes hurlantes.

Les voitures rôdent.

A Nanterre (pas mes rêves !), la grande rue a été tagguée, comme un hommage.

Peut-être était-ce un véhicule du même type qui percuta Moushin et Larami, deux ans plus tôt, à Villiers-le-Bel.

Sauf que ce n'est sans doute pas plus un hommage que de l'insurrection qui vient.

Juste de la rage.
























Le glorieux Titine Boy en mode Rrrrrriotttt

mardi, juin 02, 2009

C'est trop la teuf !!!





































Nanterre, fête de quartier.


Et on danse avec la redoutable salsa d'Abelardo Barroso, Sabre olvidar

lundi, avril 27, 2009

La Grande Vadrouille... (verbatim)


(Pour rappel, l'ami Ubi, éducateur de profession, emmène un jeune de banlieue à capuche une semaine à la campagne. Le dit jeune, âgé de 20 ans, est en proie à une sérieuse remise en questions des nombreuses démarches qu'il a pu accomplir en vue de sa réinsertion. Rappelons qu'il a passé un an au cachot et risque quatorze mois de plus s'il ne se conforme pas aux obligations déterminées par la Juge d'Application des Peines.

Pour faciliter la compréhension, tous les fragments de discours du dit jeune sont en italiques.

(Ce billet est dédié à Macha Béranger, voix du silence et de la nuit, -le concerto pour piano et orchestre n°21 du Wolfgang-.)










" - On est quand même mieux ici qu'en taule, non ?

- Ouais, grave... Et disons que c'est pas les mêmes barreaux... Au fait tu savais pour la prison de Nanterre ?

- De quoi ?

- Qu'elle est gérée par une boîte privée.

- Ouaip', je savais, c'est la première en France, partenariat public-privé...

- Et ben, tu sais, c'est la seule en France où y a une grille devant les barreaux, c' qu'est interdit normalement. Et en fait, la boîte qui gère la prison, elle préfère payer l'amende pour la grille devant les barreaux que de payer le nettoyage des trucs que les détenus balancent par la fenêtre, ça lui revient moins cher..."













JOUR 1 :



Il arrive à pile poil 11 h 30, l'heure du rencard, gare de l'Est avec deux de ses potes qui l'ont accompagné en bagnole. Au bout de dix minutes, un des potes dit qu'il va "faire le tour". Il revient cinq minutes plus tard. Le train part dans une demi-heure. Au bout de dix minutes, il dit qu'il va "refaire le tour". Je lui demande ce qu'il glande... : "Ben en fait, ça fait trois fois que je fais le tour pour rentrer dans le parking, passkeuh c'est gratuit seulement un quart d'heure, alors, je sors et je rerentre, quoi, et vu qu'on est là depuis 11 heures, c'est mon quatrième tour..." Je me marre et lui propose, pour le parking, cinq euros qu'il refuse. Magie incompréhensible du jeune de banlieue.

Herr Direktor arrive à 12 h 10 nous saluer, soit trois minutes avant le départ du train.

Arrivée à la baraque vers 17 heures. Joie de l'hiver sur le plateau de Langres, (15 jours consécutifs à - 10°C) trois canalisations explosent quand on ouvre l'eau. Rencard pris avec le plombier demain à 7 h 30, avant sa journée de boulot. On décide d'aller faire la virée découverte à vélo après avoir tout épongé. A cinq bornes de la barque, un pneu crève et la chambre à air en profite pour sortir de sa jante. Retour à pied, on passe par le lac.

A la maison, une mirabelle home-made de 15 ans d'âge pour se remettre de nos émotions. Il goûte. Le visage se tend, il avale, le souffle hoquète. "Ouaouh, c'est quoi ce truc de ouf, putain les mecs de la cité ils font les malins avec leur whisky, mais là putain...". Du coup, on taille au verger, que je lui présente les mirabelliers et les premiers animaux du bled. Froid dehors et oublié mon pull à Montreuil. "Tu veux que je te prête une capuche ?" en me tendant un sweat noir. 

Retour at home, en faisant à bouffer, il déniche une vieille K7 de Vivaldi à mettre dans le poste radio. On joue aux cartes, il parle de shit, de taule, de sa famille.

Pas d'eau et aller pisser dans la nuit du village. Deux heures du mat', toutes lumières éteintes, pas de lune, on franchit la porte d'entrée, et la nuit, rien que la nuit noire éclairée aux étoiles. Il souffle violemment. "Ouaouhhh, j'ai cru en ouvrant la porte qu'on allait tomber dans le gouffre du néant."












JOUR 2 :



Réveil, plombier, café dehors sous le grand beau temps. 

On monte au restau près du lac pour bouffer. Salade au Langres chaud, on fait dans le typique. 

" - Faudra que j'appelle mon directeur ce soir...

- Ah ouais, en vrai, tu l'aimes pas trop ton directeur, hein, il te saoule un peu non ?

- Tu rigoles ? Non, non, je l'admire. Vraiment. Il est intègre et juste.

- Ah ouais ?... C'est vrai que c'était sympa qu'il vienne nous dire bonjour avant de partir... Il était dans le coin ou bien ?

- Ben non, il est venu exprès.

- De Nanterre ??? Putain, à l'ancienne le gars.. Et juste pour deux minutes pour nous dire bonjour...

- Ouaip' et te rappeler que t'as pas intérêt à planter ton projet à l'issue de la semaine, mon cher... Parce que, l'air de rien, y a du monde qui compte sur toi...

- ..."

Dessert. On s'abîme un peu dans la contemplation du lac, village et château d'eau au loin, sous le soleil. Silences.

" - C'est marrant, on dirait la France des livres d'histoire-géographie...

- Comment ça ?

- Ben tu sais, les vieilles photos des clochers, collines, tout ça...

- Hé hé, ouais... Remarque, ptêt que d'ici 100 ans, ça sera les photos des cités dans les bouquins d'histoire...

- Ouais, en fait, ce qui serait bien, c'est que ce soit le mélange des deux..."

On se prend un café, puis un deuxième.

" - T'as déjà voté, au fait ?

- Le 6 mai 2007, j'étais en gardav'. J'ai pas arrêté de dire au keuf que je voulais aller voter parce que c'est important tout ça...

- Et t'es allé voter ?

- Ben non, c'était juste pour qu'il me libère plus vite... De toute façon, regarde, là en France, il se passe rien, et je suis là ; et si ça pète, ben je suis là aussi..."

On marche quinze bornes pour aller chercher les courses. Sur la route du retour, il me demande "à quelle heure c'est normal de prendre un apéro".

Un peu trop tôt quand on rentre. Du coup, il goûte en trempant des ersatz de Petit Ecolier un bol de lait.

" - Tu sais, Ubi, on m'a déjà proposé du C-4 à ma sortie de prison. Un gars que je connais, pas un charlot qui se la joue. J'aurai pu accepter. 10.000 euros le kilo. Avec ça tu fais péter au moins cinq distribiteurs automatiques, en sachant que y a environ 35.000 par distributeur quand ils viennent d'être remplis. 

- Ouais enfin, 'scuse-moi mais un gars qui raconte ça en trempant son biscuit dans son bol de lait à l'heure du goûter, c'est limite ça casse le mythe."

On éclate de rire.

Vivaldi a laissé la place à RFM. La bonne soupe rigolote. D'une oreille distraite, au coeur d'une discussion en faisant la bouffe, on capte qu'un gars chante qu'à la campagne, on joue à des jeux de société et qu'on mange du rustique. Eclats de rire. Nos voix reprennent au refrain, "à la campââââââgneuhhhh".














JOUR 3 : 






Monument aux morts du village entouré de quatre répliques d'obus de 75. Les nombreux de 14 sur sur la la première plaque, en dessous, le seul de 39, plus bas, le socle du monument. "L'espace vide, en bas,c'est pour la prochaine ?...". Du coup, j'en profite pour lui raconter l'histoire de la smala...

La nuit tombe et les questions, et les remarques, et les idées un peu à la con, un peu essentielles, qui commencent à sortir...

"Hé, dis, Ubi, vazy, je fais le mort sur la route et tu fais une photo comme pour faire croire que y a un accident..."





Retour à la maison. Il commence à se lâcher et ose fumer son premier joint devant moi. Et il parle, plus libéré, d'un coup. Du terrain qu'il gérait avec deux potes, des grandes descentes dans les cités voisines, du rôle des daronnes dans les immeubles, de maintenant et de ce qu'il veut pour la suite.

" - Donc, dans un sens, la prison, ça t'a servi ?

- Ah ouais, grave. Avant j'étais dans mon monde, taf de 10 heures à minuit dans la tour, je récoltais 12.000 par jour en voyant 400 personnes, les trois-quart des cas soc', j'avais juste une nuit tous les quinze jours pour claquer un billet."

Je prends une minute pour aller pisser et réfléchir dix secondes aux chiffres astronomiques. 12.000 euros à trois par jour, enlever le salaire des guetteurs de 13-15 ans, enlever le prix d'achat de la came, le transport, la caisse de secours pour les familles et les avocats... 

I'm back, un peu planant quand même...

"En novembre 2005, ça a été tranquille à Nanterre. C'est pas qu'on voulait pas y aller mais on voulait montrer qu'on était plus intelligent que ceux du 77 et du 94. On a dit aux petits de pas cramer les écoles et les bagnoles. Juste s'attaquer à l'Etat et aux keufs. C'est pour ça que juste le Trésor Public il a cramé à Nanterre. Pour le reste, on partait à quatre ou cinq là où ça y avait des affrontements directs contre les keufs."

Un temps, encore.

" - Mais ça a changé depuis que je suis sorti... Les gars ils ont vraiment changé...

- Comment ça, c'est eux qu'ont changé, ou ton regard sur eux qu'a évolué ?

- Ben les deux, évidemment... Eux qui se galèrent parce qu'ils savent pas tenir un terrain, moi parce que j'ai vu comment je voulais pas finir ; c'est bon, les risques, pas de sécurité et vivre du RMI, pas moyen pour une famille avec des gosses. Il me faut une vie, et ça passe par de l'argent, du vrai. J'ai compris comment ça marche maintenant. ASSEDIC, carte maladie, des papiers... Du vrai argent."

Il embarque la Calaferte en montant se pieuter.

Je reprends une mirabelle.














JOUR 4 :



Nuit aux étoiles. Montée vers le verger. Carrefour de l'usine, toujours pas de lune, métaphysique à deux balles, on fait des voeux en matant les étoiles filantes. Retour à la maison. Je ne sais plus comment on en arrive à parler du 11 septembre. Je lui dis que bizarrement, notre amie la télé si prompte à se satisfaire de la souffrance des victimes et des mères éplorées, n'a montré aucun cadavre. "Ben oui, c'est normal Ubi, les Américains ils veulent tout le temps voir des morts, mais pas les leurs."












JOUR 5 :


Trop fort, trop intime, trop secret, trop précieux, trop humain.

Et puisque c'est à la nuit que se disent les choses...

Rideau.











JOUR 6 :



On relit la version finale de la lettre pour la juge qui contient ses réflexions de la semaine et surtout ses envies pour la suite. "Je t'écris cette lettre à la lueur des balles traçantes" me dit-il en me tendant les feuilles de papier.

Deux heures d'attente à la gare, il nous commande d'autorité une bouteille d'aligoté et sort son bouquin. 

Dans le TER et ses quatre heures pour Paris, il se met à chanter, du Renaud, d'abord, et me demande de l'accompagner sur sa chanson préférée. Puis le grand répertoire y passe sous l'oeil étonné des autres passagers qui entendent Piaf, Brel, Souchon, Dutronc, Nougaro, Brassens et Trenet dans la bouche d'un lascar à capuche. 

"La France des livres d'histoire-géographie" défile à la fenêtre du train et dans nos chansons. Ce qui serait bien, c'est que ce ne soit pas que nous qui...

Gare de l'Est, on aide une jeune maman à descendre ses bagages. Elle nous donne quelques brins de muguet qu'elle a cueillis au jardin de sa grand-mère.

On se quitte dans un sourire, une dernière vanne, peut-être pas, "les larmes que je suis près de verser".

Je me tais.

Au loin, il s'engouffre dans la bouche de métro.













Les photos qui n'ont pas trouvé de place ailleurs : 







































Renaud, Chanson pour Pierrot

mercredi, avril 08, 2009

La Grande Vadrouille...






Ca commence par ma chérie, la veille, qui me dit quelle cravate mettre avec ma chemise bleue pour aller voir la juge.

Moi, j'aurais mis la blanche et rose, pas spectaculaire mais un peu jeune cool, un peu éduc, un peu beau gosse.

Mais non, la noire.

Avec le bleu roy de la liquette.

Plus sobre, ça ira bien mieux.

Ca sent la nuit où tu te couches à deux heures du mat' alors que tu te lèves à sept, pas tant de pression que d'impatience, un moment important qui va se jouer, ne pas pouvoir se coucher, et ne savoir dormir.

Ca sent la cafetière italienne qui se prépare la veille, en prévision de la gueule dans le cul du lendemain.

Et le gosse qui t'appelle sur les coups de vingt-deux heures, pour te confirmer l'heure du rencard de demain matin mais plus encore pour ne pas dire qu'il ne s'est pas fait pécho le soir malgré son interdiction de territoire et que tu peux venir le chercher chez lui.

Au matin, le café avalé en speed, gestes automatiques, foutre la cravate. La noire.

Chez lui, la maman pleure, il a mis tant de temps à se réveiller... Elle m'offre le café. J'entends le bruit de la douche. Il arrive enfin, il a mis sa plus belle chemise, lui aussi, et le petit pull jacquard qui va bien avec. Dernière engueulade avec sa mère ; ils sont aussi stressés l'un que l'autre.

Parce que c'est pas rien, quand même, aller chez la juge d'application des peines, celle qui décidera de la levée, ou non, du "sursis mise à l'épreuve". Quatorze mois de taule en jeu.

Sur le chemin, essayer de le rassurer et de maintenir la pression, parce que c'est la juge quand même mais y a pas de raisons que ça se passe mal, et même s'il ne remplit aucune des trois obligations de sa mise à l'épreuve, même s'il a lâché la formation et n'a pas de boulot, même s'il n'a pas commencé à payer les dommages et intérêts, même s'il retourne à Nanterre alors qu'il est interdit de territoire, y a pas de raisons que ça se passe mal, on vient avec une putain d'idée à proposer à la juge ; une idée dérisoire, essentielle.

Elle est pas mal, la juge, derrière ses effets de manche d'ancienne avocate. Elle a tout capté : l'importance de la famille, les quatre hôtels miteux en mois de deux mois, même pas le temps de poser les bagages, même pas le temps de sympathiser avec l'arabe du coin, elle a tout capté à la formation de merde qui le trimballe de Saint-Ouen à Vanves pour apprendre à faire un CV en trente-cinq modules individualisés d'une demi-heure. Du coup, à force d'être pris pour un con, à force de se voir refuser par des formateurs abrutis les conventions de stage qu'il apporte pourtant dûment remplies, il a lâché l'affaire et la juge l'a bien compris.

Au bout de trois quarts d'heure, elle se tourne enfin vers moi. Très bien, la juge. J'explique, pas à pas, réservant mon effet de manche de carré d'as de derrière la cravate pour la fin. Parce que plane l'ombre du procureur, menaçante et inique. Et celle des quatorze mois.

Je me tourne vers lui, lui dit qu'il a oublié de dire l'idée qu'on avait eue à la juge. Comment ça ? Le projet qu'on avait bossé ensemble. Les vacances. Un temps. Sourire. Il reprend. La rupture. Il se marre.

La juge s'énerve. Sévère. Et d'un coup, il rigole moins. Parce que la juge, elle est sympa, mais faut pas la prendre pour une endive de troisième zone. Alors il a plutôt intérêt à tout expliquer, là, maintenant, sans forfanterie.

Il dit que ben voilà, une semaine quoi, à la campagne, à 400 kilomètres de Paris, sans rien autour, une maison et puis un lac, une semaine à réfléchir. La juge sourcille, sourit, commence à capter. Elle demande dans quel cadre, avec qui... Ben avec Ubi, comme si la question se posait. Elle se tourne. Et je détaille. Le cadre, les intentions, le propos éducatif, les modalités de financement avec le jeune qui devra payer de sa poche. La sienne. Son propre argent. Son argent propre.

"Une mise au vert", dit-elle.

"Nuance, un séjour de rupture", réponds-je.

Mais je tais, aussi. Le vrai programme qu'on a prévu. Le seul truc à faire. Le rien et le silence. L'absence totale d'activité, le néant du village, l'absence de portable et de télé, juste un éduc qui va le saouler, les crises qui seront nécessaires, l'ennui, les départs dans la nuit juste éclairée à la lune, le transfert à gogo, l'absence de réponse à ses angoisses, la confrontation à ses propres désirs, à sa responsabilité, à ses silences, six jours de tout ça, et encore des silences.

Il ajoute qu'à la fin, il lui écrira à la juge pour lui dire, pour dire le résultat de tout ça, pour dire la suite qu'il envisage.

On sort du tribunal, il rompt le silence le premier :

"- Au fait, Ubi, tu lui as pas dit à la juge...

- ...

- Qu'on prenait pas la voiture et qu'on allait faire du vélo.

- Ah non, j' lui ai pas dit.

- Et au fait, les vélos, ça sera des VTT ?

- Tu rigoles ou quoi ? Ben non, des vieux vélos un peu pourris comme à la campagne quoi...

- Ah ouais, des Bourvil !"

Eclats de rire.

Il croit encore que ce sera des vacances.

La Grande Vadrouille.

Il est midi, la journée est encore longue.

Je desserre un peu la cravate.




"Les chefs d'oeuvre doivent se répandre en mystérieux effluves et toucher ainsi jusqu'aux plus ignorants des ignorants."

Louis CALAFERTE.
Requiem des innocents.







Actualisation au 09/04/09, 23 h 08 :

16 h 05 : La mère du gosse m'appelle pour me dire de venir d'urgence à la maison. Je ne peux pas. Elle ne peut pas parler. Du monde autour. En posant quelques questions auxquelles elle répond par oui et non, je comprends que la police nationale de France a fait une perquis' au domicile familial dans la journée pour espérer trouver le môme.

20 h : Appel du môme. La police nationale de France est venue trois fois dans la journée au domicile familial.

20 h 18 : Nous rentrons dans la salle de ciné pour voir Ponyo sur la falaise du glorieux camarade Miyasaki.

22 h 10 : On sort du ciné place de la Nation, des vagues et des étoiles d'émotion dans les yeux. Un cercle de tappeurs de djembé au milieu de la place, et des gens. Une voiture de la police nationale de France se gare dans l'herbe. Quatre fonctionnaires descendent, la maglite en éveil. Le bruit du djembé couvre à peine celui de la circulation de ce vendredi soir. Tous les petits groupes qui squattouillent au milieu de la place sont dévisagés. Deux autres voitures de la police nationale de France passent pendant ces quelques minutes, au pas ou sirène hurlante. Les fonctionnaires du service public de police se rapprochent du cercle, semblent parler, suite à quoi le tam-tam s'arrête. Trop de bruit, sans doute, au milieu des voitures. La maglite s'éloigne alors qu'un des tappeurs fait quelques gestes et vociférations peu amènes.

22 h 18 : Je rallume mon portable. Message de la mère qui souhaite que je la rappelle d'urgence.

22 h 30 : Je raccroche. Ils ne sont venus qu'une fois, elle se saborde d'un geste de mère sublime pour qu'il ne revienne plus alors qu'elle crève d'envie de le revoir. Elle lui a menti pour le protéger. L'antique tragédie méditerranéenne qui depuis trois mille ans fait sens et se transmet par les mères. Le destin, le fatum, le mektoub, c'que tu veux. Prendre sur soi pour que l'enfant vive. Mentir et souffrir pour qu'il puisse faire semblant de vivre. La mère illettrée qui ne sait pas déchiffrer le mandat de perquis' qu'ils n'ont même pas sortis. Mais quand on touche aux femmes, quand on touche aux mères, c'est que le début de la fin est le signe..

23 h 01 : Pas d'alcool fort, remplir la bouteille de blanc, boire un coup, penser à la police nationale de France et aux sans-papiers qui sautent du deuxième ou du douzième étage pour lui échapper.



Puisse-t-il... 
(live à Montreux 1973)

jeudi, mars 19, 2009

règles et chleuasme




Des fois, tu te dis que tu fais vraiment le plus beau métier du monde (avec sage-femme et barman).

Cette aprème à Nanterre (pas mes rêves !), avec un groupe de gosses de 15-16 ans autour d'un "Projet sur les luttes contre les discriminations". En gros, on va au ciné ou au théâtre et on tchatche ensuite. Et des fois, on se voit juste pour tchatcher. Comme aujourd'hui. Et je sais plus trop comment on en arrive là, mais le camarade A., pétillant et grandiose d'habitude, demande à ma collègue, un peu gêné et intrigué des hormones : "Au fait, ça vous fait mal quand vous avez vos règles ?". 

D'un coup, les trois potes font moins les marioles. 

Et la I., elle raconte, du coup, dans le silence. 

Cinq minutes plus tard, C. : "Moi aussi, ça me fait mal, quand mon père il m'envoie des règles à la gueule. Même qu'à la fin aussi, j'ai la gueule en sang..." Eclat de rire général qui vient rompre l'attention. C. le rigolard qui trouve toujours la vanne pour détendre l'atmosphère. 

Sauf que là, cinq heures plus tard, en écrivant ces mots, en écrivant SES mots, je me demande s'il ne faudrait pas simplement le prendre au pied de la lettre, que tout ne serait pas si joyeux, surtout à la maison, et que les règles, au sens propre et au sens figuré, ça fasse sacrément mal ; par delà les éclats de rire. 

Plus tard, dans la soirée, avec des plus vieux de 17-18 ans, dehors. La nuit est tombée, ça fait longtemps qu'on s'est pas vus et, l'air de rien, on va discuter pendant une bonne heure. Avec H., celui qu'est un de mes chouchous (c'est mal !), tellement il est fin, brillant de langage, d'humanité et d'humour. L'archétype de ce que j'aimerai que mon futur gamin devienne. Un des trois seuls du tiékar à qui j'ai offert le Requiem des innocents de Calaferte, c'est dire. Celui qui kiffe trop apprendre des mots et qui a claqué un jour un beau "Madame, ne faites pas preuve de procrastination !" à une conseillère de l'ANPE qui lui proposait un rendez-vous le lendemain alors qu'il était arrivé juste avant 18 heures. Et que, du coup, penaude, elle l'avait reçu.

Et donc que je raconte au H. que j'ai appris un nouveau mot. En l'occurrence "chleuasme". Regard interloqué ainsi que celui de ses cinq potes. Et vazy que chacun essaie de deviner ce que ça veut peut bien vouloir dire. Ca dure plus de dix minutes avant que je ne daigne lâcher le morceau et la définition (le fait de se déprécier afin de recueillir les compliments de l'autre. Ex : "-Chuis pas intelligent. -Mais si, euh, arrêteuh....").

Illico, les six gars font : "Ah ouais, on voit... C'est trop un truc de meuf, ça !!!" H. dit que "c'est trop un truc de fou, le français, en fait, si ça se trouve, quand tu sautilles sur trois mètres à cloche-pied, y a un mot qui dit ça et personne ne le sait." Comme la procrastination, le fait de remettre au lendemain ce que tu peux faire le jour même. Le M., il est pas d'accord, il dit que c'est plus simple de dire d'arrêter de remettre au lende.. Finalement, si, il en convient, la procrastination, c'est mieux.

Justement, les filles arrivent. L. et E. Pour une fois, les gars se taisent. Au bout de cinq minutes, elles en seraient presque à s'inquiéter. "Ben non, qu'ils disent, on voulait voir si vous alliez chleuasmer..."

Et qu'après avoir disserté sur la possibilité du verbe "chleuasmer" et de toutes ses conjugaisons, les gars en viennent à parler du dictionnaire. Le H. claque qu'il y a des gens qu'ils le lisent en entier de A jusqu'à Z comme un roman. Que lui s'est arrêté à "âne". Mais que y a des gens ils sont allés jusqu'au bout.

Et qu'ils se sont rendus compte, finalement, "que c'est le zèbre qu'a fait le coup"...














mercredi, janvier 14, 2009

Montreuil au matin (c'est bien...)











Oui, oui, c'est mon côté arc-en-ciel, petites fleurs et bisounours qui ressort. N'empêche, quand t'as ça quand tu te réveilles, ben c'est plutôt pas mal. Na.






"Particule
Dans le soleil d'hiver
Je voudrais partir"

Sôma Senshi







La chanson qui va bien : Francesca Solleville, Même l'hiver

jeudi, octobre 16, 2008

Sifflons la Marseillaise tant qu'on chantera pas l'Internationale (ou Seine-Saint-Denis style ou le Temps des cerises -m'en fous, chuis pas sectaire-)




"La banlieue est-elle maudite ?"

On rigole pas sur France-un-faux au matin. C'est le titre du débat avec l'inénarrable Xavier Lemoine, maire de Montfermeil (1). Autant dire que l'analyse socioligico-politique des "sifflets de la Marseillaise" vole haut.

Ce soir à Nanterre (pas mes rêves !), alors qu'un capuche-casquette me confie qu'il va aller voir le dernier Woody Allen pour Scarlett Johansson et Penelope Cruz et qu'on commence à peine à débattre, le A. débarque.

"Alors, Ubi, t'en penses quoi des sifflets sur la Marseillaise ?

- Oh, tu sais, à partir du moment où Lââm elle chante, j'crois que ça peut être que justifié...

- Wesh, vazy, t'abuses, elle a voulu faire les choses bien, elle a mis une casquette et une capuche, faut pas lui en vouloir...

- ...

- Bon, sérieusement, t'en penses quoi ?

- Bah, tu sais, moi, la Marseillaise... Non, sinon, c' qu'est con, c'est qu'ils pètent tous les plombs depuis deux jours.

- Tu sais, Ubi, j'étais au match. Sous la tribune des Tunisiens. Remarque c'était pas dur d'être sous la tribune des Toun's vu que y avait que ça. A côté de moi, y avait dix gars de Saint-Denis. On s'est bien fendus la gueule et on n'arrêtait pas de vanner les Toun's. On leur gueulait des 'Zizou, Zizou' depuis le début du match jusqu'à ce qu'ils marquent. Quand on a marqué, on a hurlé 'allez les Bleus !' pendant une demi-heure et toute la mi-temps, on a cru qu'ils allaient nous égorger comme des moutons le jour de l'Aïd. Mais on a tenu bon. et on s'est vraiment bien marrés avec les gars de Saint-Denis... Mais le pire c'était le lendemain matin...

- Comment ça ?

- T'as entendu c' qu'il a dit Bayrou ?

- Vite fait...

- Tu sais, Ubi, je regarde tous les jours Télématin avec William Leymergie parce que ma mère elle aime bien et ça lui fait plaisir que je sois avec elle. Là, pour la première fois depuis trois semaines, Leymergie il a pas ouvert le journal sur la crise mais sur les sifflets des arabes. Et pour la première fois depuis trois semaines, ma mère elle a arrêté de cracher sur sa pauvreté mais elle s'est souvenue qu'elle était arabe. Il a capté Bayrou, c'est du bluff pour faire croire que...

- ...

- Tu sais, en fait, ceux qu'ont sifflé, c'était des gosses des MJC du 93 qu'ont des places gratos pour remplir le stade contre des équipes de merde. Parce que la télé elle aime pas trop les sièges vides, alors avant le match contre les pays minables, elle file des places gratos à tout le monde. Et les mômes ils sifflent n'importe quoi. Et c'est pas la Marseillaise qu'ils sifflent, c'est Sarko. Tu sais, Ubi, chuis français, je vote à toutes les élections même celles où je comprends rien, chuis aussi français que toi..

- Yep yep, je sais, A., pas besoin de me le dire...

- Nan mais si, c'est important, quoi. 'Fin voilà quoi, surtout encore plus avec l'autre con de chauve qu'était dans le rugby avant : 'Refuser de faire jouer l'équipe de France contre les pays du Maghreb, ou alors seulement en province'. Franchement ça veut dire quoi ? Il nous prend pour qui ce connard ???

- 'Clair que c'est un fils de pute (oui, je sais, l'éducateur outre passe sa fonction dans cette réplique éternelle)

- Sérieux Ubi, tu sais c'qui va se passer, s'ils arrêtent les matches juste parce qu'on siffle la Marseillaise, la prochaine fois que je vais au stade, je siffle juste pour voir ce qui va se passer et si l'autre con de Sarko il aura les couilles de faire ce qu'il a dit. Et là, on va rigoler. Je l'ai jamais fait, mais faut pas non plus qu'on se foute de ma gueule.

- (éclat de rire intersidéral)

- Parce que tu sais ce qu'ils vont nous faire d'ici deux semaines si la crise continue ? Ils vont sortir en skrèd deux-trois pitbulls de la SPA de Gennevilliers, ils vont te les foutre à la sortie d'une école, y en a un qui va mordre, et ça va te faire trois jours de Une dans les journaux. Et même qu'avec un peu de bol, quelqu'un aura vu qu'un arabe tenait le pit' en laisse..."

"La banlieue est-elle maudite ?"

Ouais, grave, et surtout, elle t'emmerde.










Et on s'arsouille et on boulègue avec l'hymne footeux des Fabulous Troubadours, de Toulouse !






(1) : Pour mémoire, la première partie de ce mythique doc de la bande à Kourtrajmé vers 2005-2006 où le Xavier se signale par sa lucidité et son ouverture...

mercredi, avril 23, 2008

une journée à Nanterre (pas mes rêves !)



Huit heures du mat' :

Grillage de dernière clope avant de rentrer dans la maison d'arrêt pour voir N. Relève des équipes de nuit, une dizaine d'ERIS (1), encore cagoulés, riot gun à la main, regagnent leur voitures en se marrant et en me demandant si je suis avocat. Ils enlèvent leurs cagoules comme si de rien n'était, gueules de cons sûrs de leur force et de l'autorité confortée par l'anonymat et le fusil d'assaut. Welcome in jail, Ubi.


Huit heures et quart :

Privilège du parloir avocat accordé à un éduc, pas de fouille, pas de matons pour surveiller l'entretien. N. arrive, sourire illuminant la face, coupe de veuch' à la mode taularde. "Ubiiiiiiiiiii ?!?!". Trop surpris de me voir. Trop plaisir de se voir. Quatre mois qu'il croupit là. Il croyait que c'était l'avocat qu'il a quasiment révoqué, trop un bouffon... N. que j'ai quitté après une visite au musée du quai Branly avec sa soif d'apprendre pour comprendre le monde. Décidé à poursuivre après son entrée en taule, il a demandé deux trucs à l'Administration Pénitentiaire : un droit à une remise à niveau scolaire et l'accès à la bibliothèque. Dans sa légendaire mansuétude, l'AP lui a accordé la salle de sport. Il a malgré tout réussi à choper illégalement un genre d'encyclopédie qui s'appelle "Connaître", il me parle des doubles pages qu'il apprend, jour après jour. L'envie de se boire un café en terrasse près de la Seine et de mater les filles qui passent dans le soleil de ce début de printemps. La vanne finale aussi ; il va essayer de se recoucher si les matons le laissent tranquilles, je vais me taper une réunion de merde. Lui dire que j'échangerais bien ma place, à ce moment-là, contre la sienne. Le maton qui ne capte rien à notre éclat de rire final dans le couloir. Se revoir dans deux semaines.


Douze heures dix :

Putain de réunion, message de ma belle sur le répondeur du portable, je file aux chiottes en scrèd pour écouter cette minute de bonheur.


Dix-sept heures et des brouettes :

Sur le quartier, un jeune nous raconte comment, voilà quelques années de ça, ils ont réussi à obtenir un rencard avec la mairie après plusieurs lettres de demandes restées sans réponses. Méthode à réutiliser, variantes possibles :
1) Attendre qu'un élu se pointe sur le quartier, à l'occasion d'une réunion quelconque.
2) Fracasser la vitre de sa bagnole pour lui piquer les dossiers restés sur la banquette arrière.
3) Quelques jours plus tard, payer un pote qui servira en l'occurrence de complice pour aller dire à la mairie que, l'air de rien, il connaît le nom des jeunes qui ont fait ça mais qu'il veut surtout pas les balancer. Le complice repart en plus avec un petit billet qui honore sa citoyenneté.
4) Se faire inévitablement convoquer par la mairie qui préfère régler la question à l'amiable plutôt que de convoquer la police. Rendre le dossier dérobé avec un grand sourire avec, en guise de frontispice, ces quelques mots : "Puisque vous ne répondiez pas à nos lettres, on a préféré se faire convoquer officiellement."


Dix-huit heures cinq :

On passe à l'arrache voir l'amicale bouliste pour un projet qu'on a dans la tête (cf infra). L'impression d'être dans un Wolinski des 70's, moustaches jaunies par les gauloises maïs, odeur de bière de la buvette qui suinte des murs, gars rougeauds qui tapent le carton sur le tapis de jeu Ricard. Une assoce de quartier un peu minable tenue depuis plus de vingt ans par des bénévoles de plus en plus désabusés, pas de renouvellement du bureau, de moins en moins de crédits, l'alcoolisme chronique qui emporte les uns et la dépression les autres. Souvenirs émus de la canicule de 2003 : ayant piraté un tuyau de l'Office HLM, les boulistes arrosaient au jet les gosses jouant dehors et offraient à quiconque une cuve remplie d'éponges.


Dix-huit heures trente :

Le nom du projet en partenariat avec la glorieuse Ferme du Bonheur pour renouveler l'expérience de l'année dernière (2) est enfin trouvé. Foultitude d'animations en pied de tour vingt-quatre heures par jour pendant une semaine : concert de clavecin, vide-grenier, jonglage de feu et soirée disco. "Tout le monde dehors !". Plutôt rigolo pour un quartier populaire, qu'on a trouvé.


Vingt-deux heures cinquante :

Fin de la bouffe avec les collègues et une stagiaire revenue pour l'occase. Dernière clope dehors. Appel du A., tout gêné, avec qui j'ai rendez-vous demain pour aller à la Mission Locale.
"- Ouais, Ubi, je suis désolé de te déranger si tard mais...
- T'inquiète, A., si j'ai répondu c'est que tu me dérangeais pas...
- Ouais, je suis vraiment désolé pour demain, mais j'accompagne ma maman dans des démarches très importantes, je pense pas pouvoir être là à 14 heures...
- Ben, c'est pas grave, on dit plus tard si tu veux... 15 heures, ou après ?
- Ben, je sais pas combien de temps ça prendra... De toute façon, sinon, j'essaierai d'y aller demain matin...
- Oups, par contre moi, bonhomme, demain matin faut que je dorme un peu et je ne pourrai pas t'accompagner. Ecoute, si tu veux je te rappelle à 11 heures et on voit ce qu'on fait.
(Un temps, puis, la voix aussi gênée que reconnaissante et réconfortée.)
- Oui, d'accord. (Silence). C'est vraiment une jolie idée."
Je raccroche, yeux un peu ébahis. Quelle dernière phrase. Le gosse de quartier, le type-même du gars qui dit ""Putain trop de la balle, ok, vazy" qui me balance une dernière phrase digne d'un analysant sur un divan. Sourires. Les collègues se marrent et s'émerveillent.


Vingt-trois heures dix :

Nanterre-préfecture, le RER est encore vide et attend le départ pour Paris. Un siège taggué attire mon regard cerné de fatigue et de joie. Plus de deux ans plus tard, à l'époque, dans une autre banlieue. Des gosses morts pour rien. Des grands feux de joie et de rage. Plus de deux ans plus tard, les fachos vont s'installer dans la plus belle ville du monde. Une des plus belles journées au monde, de la maison d'arrêt aux wagons taggués en passant par le quartier, une ville qui vit, aime, et se souvient, par delà la mort et l'enfermement. Le signal sonore marque la fermeture des portes. Je m'assois sur le siège de Bouna et Zied. Ils m'accompagnent jusqu'à Montreuil et Montfermeil et Clichy-sous-Bois. Avec N., A., et tou-te-s les autres.







Mon Dragon - les Cafards (à n'en pas douter la plus belle chanson au monde de tous les temps of the world)









(1) : ambiance et cotillons, la preuve en texte et en images

(2) : souviens-toi l'été dernier

jeudi, avril 17, 2008

Nanterre, soir de printemps













"ce monde imparfait
pourtant recouvert de
cerisiers en fleurs"

Kobayashi Issa












le silence qui suit du Wolfgang - le Nozze di Figaro, Voi che sapete

mardi, avril 15, 2008

du général au particulier



Fin de manif lycéenne à Nation.

Grand soleil, sur un monticule devant le carrousel à l'arrêt des bus 56 et 86, trois gisquettes sont assises sur un banc. Le vieux passe. Il marche à deux à l'heure, le journal dépassant du sac, impossible de voir s'il s'agit du Figaro ou de l'Huma. Boutonnière rouge.

La manif plus marquée par la présence des keufs et des SO que par les atterrantes et drolatiques bastons de jeunes de banlieue quand le 9-4 chauffe les bouffons du 7-8 qui enculent les lascars du 9-1 répondant aux provocs des gars du 9-2 se défendant contre les gusses du 9-3. Le 7-7 était excusé pour l'occase.

Des flics partout. En civil, en grande tenue anti-émeute, en civil, dans les SO, en civil aussi. Avec flashball, lacrymos, tazer, caméras, brassards, appareils photos, marqueurs peinture, limite s'ils ont pas sorti les casques à pointe.

Et le vieux qui passe, tout à la fin, alors que le bataillon de civils vient de passer, gazeuses, matraques et brassards oranges en érection, à la recherche, sans doute, du fameux jeune noir à casquette et capuche avec des baskets qui gueulait "enculé" y a une demi heure. Tu sais, celui qu'écoutait du hip-hop.

Les trois gisquettes parlent depuis tout à l'heure, d'on ne sait trop quoi, de mecs sans doute, de cette manif rigolote et funky qui permet de légalement sécher à l'approche du printemps, le vieux s'arrête, regarde, et parle, sentencieux :

"- C'est une honte, vous êtes manipulés !
- ...
- Quatre mois ! Une loi a été votée y a quatre mois et c'est maintenant que vous criez !!! C'est une honte ! Vous êtes manipulés !
- Wesh, m'sieur, c'est la fête, on est dehors, tous ensemble, c'est la vie, quoi...
- Une loi a été votée, c'était avant ou juste après qu'il fallait réagir."

Les trois gisquettes se regardent, air imbrobable, le vieux s'approche, tend le revers de la veste sur lequel la boutonnière rouge est accrochée.

"- Wesh, c'est quoi ça ?
- Commandeur de la légion d'honneur, j'ai répondu à l'appel du général de Gaulle, quand je pense à ce que j'ai fait pour vous...
- ...
- Vous êtes manipulés ! Quatre mois !"

Le vieux s'en va, ignorant les maladroites tentatives de débat que les gosses qui s'attroupent essaient de provoquer. Kess ki raconte, là-çui, wesh z'avez voté Sarko ou bien, c'est quoi ton ruban... Les rires repartent.

Deux "certaines idées de la France" qui se séparent.

Dis, cher vieux, ils étaient combien -à part les marins de l'île de Sein- les ceux qui partirent le 19 juin pour Londres, ils étaient combien les ceux qui étaient au maquis quatre mois plus tard en octobre 40, ils étaient combien à planquer des juifs en 43 même quand les lois étaient votées, ils étaient combien à penser se battre pour des gosses de 2008 alors que la Gestapo et sa grande amie la Milice rôdaient ?

Ils étaients combien, les mythiques "Résistants de la dernière heure" de juin 44 ?

Et toi, cher vieux, riais-tu au coeur de la guerre quand des vieux te parlaient de 14 ?...









La Souris Déglinguée - les Parents à Chantal






(merci au Thib pour la tof
-z'avez vu, on dirait un mini Casse-toi-pauv'-con au milieu...-)

lundi, mars 24, 2008

banlieues rouges

Les giboulées de mars coïncident avec le printemps. Journée à penser au concert du soir, entre le ciel bleu et les averses de grêle, à siffloter du Leprest et celle qu'on ira voir, entre des rencards avec des gosses nanterriens qui ne viendront jamais et des imprévus qui débarquent et demandent si jamais, par hasard, juste comme ça, on pourrait pas lui filer une fiche de paie et un chèque juste pour montrer au juge demain, mais que rassure-toi, Ubi, le chèque il sera jamais encaissé...

Ivry, plus tard. Ca sent la banlieue sud, la laide, à la limite du sordide, se perdre entre les voies de chemin de fer en contrebas et la maison de repos médicalisé. Au loin, les cancéreux de Villejuif toussotent. L'impression d'être à Charleville-Mézières un soir de décembre.

La salle du forum Léo Ferré, tables carrées, nappes à la limite du Cochonou, affiches dédicassées par les gueules incroyables de ceux-elles qui sont venu-e-s chanter là. Les gueules tout aussi incroyables de ceux-elles qui sont venu-e-s écouter ce soir. Ca bouffe gras, ça picole du gros rouge, forcément. La jolie promiscuité t'oblige à tchatcher avec les voisins de table, un beau couple de vieux qui chantent du Dimey et vont aller voir les Têtes Raides d'ici deux semaines. Des vieux de soixante berges que les illusions et quelques chansons font encore tenir. On trinque et les rouges nous unissent. Des vieux tels que je voudrais être, plus tard. On refait le plein de rouge.

Ivry la laide, Ivry d'Artaud, Ivry la rouge qui se révèle et s'effeuille peu à peu, comme une vieille dame sûre de ses charmes. La Solleville arrive, voix éraillée, tout aussi vieille, sûre de son charme et même pas besoin de s'effeuiller. Le concert tient du miracle ; deux heures de grâce absolue.





Francesca Solleville - Chanson de Leïla


Fin du concert et la Francesca, belle et touchante, tchatchouille avec tout le monde. Je vais lui offrir mon bisou et mes remerciements. On parle du camarade Leprest qui se produira ici dans moins d'un mois alors que je serai sans doute avec des mômes au fin fond de l'Auvergne, la Solleville complimente ma toute belle ; sous la pluie et le vent, la nuit banlieusarde est si douce.

On touche au bord du XIIIème. Les tours des Olympiades derrière le périph', putain que la banlieue est belle, fugitive impression de pouvoir être à New-York, la pluie ruisselle sur les couloirs de bus, je pense à cette chanson de Pigalle que je mettrai sûrement en bande-son du texte que je suis déjà en train d'écrire. On foire avec application le premier bus qui part pour les dernières clopes et les dernières photos.





Départ pour Montreuil dans sept minutes. La Francesca chante encore doucement dans nos mémoires, des rires dans le fond du bus ; la fumée des usines, les voies de chemin de fer et la Grosse Ville défilent à la fenêtre.













Pigalle - En bas en haut

vendredi, février 29, 2008

au sens propre !



21 heures, l'heure où le tiékar est le plus beau, lumières allumées sur vingt étages, odeurs de bouffe tombant des fenêtres se mêlant aux parfum du shit qui monte des halls d'immeuble. Groupes de jeunes qui commencent à prendre racine au pied des tours pour encore une nuit.

On était attendus, ce soir. Rencard plus ou moins informel filé à ma collègue par des gaillards de 20 à 25 berges parce qu'ils avaient pas eu le temps de finir la discussion de l'aprème. Elle avait dit qu'elle repasserait avec moi, ils y croyaient pas trop.

Une quinzaine de gars qu'on connait pas trop, sinon de vue. Première soirée que nous allons, pour la plupart, passer ensemble ; ça se jauge forcément, vannes serrées et débats pointus, ça parle de hip-hop et "d'énergie binaire et primale du rock'n'roll", ça nous propose des pét' et un gang bang, routine presque habituelle. La joie de la parole qui circule, des mots sans jugements, du test des limites de l'autre.

C'est sérieux, aussi, ça parle de K., putain, je savais pas que c'était leur pote, son contrôle judiciaire et son rencard qu'on a demain pour qu'il soit bénévole dans une assoce.

Une demi heure qu'on est là, une demi heure qu'on est passibles de 6 mois de prison ferme et de 7500 neurones d'amende pour "occupation abusive (ie : à plus de trois personnes) d'espaces communs d'immeuble". Et se ramène O., hilare.

"Wesh putain les gars, vazy la famille, wesh les gars z'allez jamais me croire..."

Et qu'il commence à raconter l'histoire de drague sur MSN mille fois rebattue, une meuf trop canon, adresse chopée ch'sais plus où, une vraie bombe trop chaudasse qu'elle veut baiser avec moi direct. Les oreilles commencent à s'écarter, ne pas lui faire l'injure de lui dire que c'est un gros mytho, écouter sans être dupe, pour le plaisir de l'amitié et de la discussion, une nuit de plus à tuer en cité.

Sauf qu'arrive le détail qui tue.

"Et là, putain, la meuf elle me claque qu'elle est flic..."

Dix bonnes secondes de grand silence. Et ça fuse dans tous les sens. "Putain mais vazy, défonce-la, putain, défonce-la !!! Putain, tu peux niquer la police, pour de vrai man, la baiser, l'arracher, wouuuuuhouuuuu, à sec, tu peux niquer la police...". "Vazy, arrête, y a pas moy', tu te rends compte comment tu serais le pire des collabos... Tu vas dire quoi ? 'Oui euh, je suis entrepreneur à la Défense, je gagne 10 barres par mois et euh j'apprécierais que tu me suces' Non mais franchement putain pas une keuf bordel...".

Au bout de cinq minutes, les gars se rendent compte qu'on est toujours là et qu'on se marre comme des baleines.

"- Ah oui, au fait, Ubi, t'en penses quoi ? Tu le ferais toi ?
- Oh, tu sais, moi, les keufs, si y a un truc que je touche pas, c'est bien à ça...
- Ouais mais bon, une fois, rien qu'une fois, niquer la police, au sens propre...
- Non non, pas moyen, j'ai un honneur, moi monsieur...
- Et une jolie pompier en uniforme ?
- Mon cher T., je te rappelle que les pompiers de Paris sont des mlilitaires..."

Un temps de silence, T. me regarde au fond des yeux, prend la pose et un air condescendant :

"Monsieur Faciunt, vous avez toujours eu un problème avec l'autorité..."











Sabac Red - Fight until the end

vendredi, février 15, 2008

vive les Violettes (Nozière)



Invité à bouffer chez la S. tonight.

La S., c'est non seulement une chouettasse potesse de dix ans que je surkiffe, mais aussi une des rares qu'a toujours des attentions délicates et des cadeaux au plus juste, et c'est surtout la seule qui m'offre des fleurs. Rien que pour ça, gloire à elle.

(Non mais sérieux, les filles, offrez nous aussi des fleurs, ça fait un plaisir insensé.)

Que donc, comme j'allais chez elle, le muscadet déjà dans le sac, j'étais parti pour aller chez mon fleuriste nanterrien habituel, mais me souvenant qu'y en avait un juste à côté de chez elle et vu que je voulais pas me taper le RER bondé avec mon p'ti bouquet (j'avais l'air d'un con, ma mère...), je sursois.

Tout près de Saint Germain des Prés qu'elle crèche, la S. Passer à chaque fois devant le Flore et les Deux Magots, se marrer en voyant les tronches des gens inside, qui viennent, pour le mythe ou pour Beigbeder, boire un demi à 6 euros (sauf que les gens là-dedans ils prennent pas de demi bikoz ça fait trop pas la classe, va pour le porto à 9 euros alors).

Faire une halte à la Hune pour renouveler le stock de bouquins à offrir aux z'aminches.

Coup de bol, le fleuriste à coté de chez la S. est encore ouvert, je pousse la porte, mon museau est joliment flatté, visiblement le stock de roses rouges pour la saint Valentin (piège à clampins) n'a pas fini de trouver preneurs, et là, en retrait, dans un coin, quatre petits bouquets de violettes. Ravissants. Touchants. Emouvants. Que je vais pour en prendre mais, accès de lucidité, je m'enquiers du prix avant auprès de la dame. 45 euros. Le bouquet de dix fleurs. Ok merci au revoir. La S. se contentera du muscadet chopé chez ED. Eclat de rire intersidéral rue des Saints Pères. 45 euros le bouquet de violettes. Franchement...

C'est pas parti pour être la plus grosse soirée danse du siècle chez la S., mais ça tchatchouille bien. Qu'on s'émeut, s'énerve, s'enflamme sur les dernières déclarations de notre Guide Suprême Himalaya de la Pensée qui fait se pâmer les femmes et bander Didier Barbelivien. Parce que quand même, quelle bonne idée de faire adopter un petit juif mort à Auschwitz à un gosse de 10 ans. A croire que la politique d'extermination systématique nazie n'a rien fait pour les homosexuels, les handicapés, les communistes ou les tziganes. Ou même les autres, d'ailleurs. Je serais prof, juste pour le fun, je ne parlerais que des homosexuel-le-s déporté-e-s. Que chacun-e adopte son homosexuel-le ou son handicapé-e livré par la police nationale de France aux autorités allemandes de l'époque me semble effectivement un sujet historique digne d'intérêt.

Arrivent des gens et v'là que se reconstitue chez la S. une bande qu'a bossé à Chanteloup-les-vignes. Chanteloup, la Noé (où fut entre autres tourné la Haine), où officie depuis 1983 Pierre Cardo, maire UMP né à Toulon et ancien administrateur d'Eurotunnel. Et du coup ça commence à tchatcher de le sujet fondamental pour que ça polémique : "le jeune de banlieue". Qui est forcément dealer. Violent. Sans repères. Et qui brûle les voitures du brave gens qui se lève à 4 heures du mat' pour aller travailler et ramener le pain pour sa famille au chômage. Encore plus de clichés que le jour de la visite de notre Guide Suprême au merveilleux pays de Mickey avec la femme de sa vie que le monde entier lui jalouse à juste titre.

"- Oui mais tu comprends, le sentiment d'insécurité, un jeune m'a craché au visage, il aurait pu me casser la gueule !
- Et il l'a fait ?
- Ben non, mais il aurait pu !"

Moment propice pour aborder la nécessaire distinction entre violence réelle et symbolique. "Tu sais le jeune il m'a dit, t'es pas chez toi ici, c'est pas ta cité." Et quoi, tu crois que la carte des tarifs du Flore et des Deux Magots, tu crois que le prix d'un bouquet de fleurs c'est pas tout aussi violent et encore plus radical pour te faire comprendre que tu seras jamais chez toi, ici, dans cette ville. Sauf que t'es restée plus d'un an à Chanteloup, et que t'as fini par aimer cette vie de quartier, ces solidarités de sous-france et de joie, cette lutte pour que la vie reste plus forte, malgré tout, nuit après jour. Et qu'au final, tu t'es jamais fait agresser, parce que, dans la guerre civile quotidienne, les jeunes et toi savez très bien où est le véritable ennemi.

"Je ne serai jamais neutre entre la violence des opprimés et la brutalité des oppresseurs". C'est du Jean Genet, homosexuel délinquant qu'a pas eu la chance de finir gazé puis cramé dans un four et qu'un gosse de CM2 n'aura donc pas l'honneur de pouvoir adopter. Le Genet sur la tombe duquel je rêve d'aller, dans le vieux cimetière espagnol de Larache, au Maroc. Cette tombe sur laquelle je déposerai un petit bouquet de violettes. Quel qu'en soit le prix.






No man's land - Paris Moscou Berlin




(et un joli tableau de Manet)