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jeudi, mars 27, 2008

Entre ici, Tom Morel ! (du lyrisme comparé)





"Deux jours après sa déculottée aux municipales, le mardi 18, Sarkozy était au plateau des Glières, haut lieu de la Résistance. Il s'agissait de retrouver une vraie "stature" et de "faire président" dans un site dont il entend faire sa Roche de Solutré.

A 11 h 30, après avoir salué le drapeau, passé les troupes en revue, prononcé une brève allocution et s'être recueilli devant la tombe de Tom Morel, le chef du maquis, il reste quelques minutes dans le cimetière, à deux pas des tombes alignées des 105 maquisards tués au combat, et devise avec une vingtaine d'anciens résistants, pour la plupart réquisitionnés en catastrophe cinq jours avant, par pli présidentiel apporté par deux motards de la gendarmerie. Et là, dans l'enceinte du cimetière, chassez le bling-bling, il revient au galop, le voilà qui se met à plaisanter, à parler de Carla, et de lui, encore de lui...

A un ancien résisatnt qui lui fait remarquer la présence de deux républicains espagnols : "En plus, je défends les Espagnols, mais les Italiens ne sont pas mal non plus. Maintenant que je suis marié à une Italienne !" Et de se marrer... Un temps. "Ils sont beaux, tous ces chasseurs alpins..." Le général Bachelet, président de l'Association des Glières, lui montre un point élevé dans la montagne : "Nous nous sommes refusés à laisser des résistants tombés dans une embuscade enterrés dans une fosse commune... Nous les avons ramenés ici dans le cimetière." Sarkozy, ne faisant même pas semblant d'écouter, le doigt pointé vers une hauteur : "C'est quoi la cascade ? C'est magnifique... Ecoutez, je vous aime beaucoup." A une dame de l'assistance : "Ce rose vous va très bien. Je n'en tire aucune conclusion politique (hilare)."

Un des anciens résistants trouve qu'il va trop loin et l'apostrophe : "Président, faut calmer, faut calmer !" Lui n'entend rien : "Ben oui, faut bien s'amuser un petit peu." Surtout dans les cimetières.

Un autre lui offre un livre qu'il a écrit. Sarkozy le remercie puis : "C'est bien, comme ça je pourrai dire que j'ai un copain FTP (rires). Et vous direz j'ai un copain président de la République."

Pour endosser le costume de vrai président, y a encore du boulot... Le bling-bling fait de la résistance."


Jean-Luc Porquet, le Canard Enchaîné n°4561







"Lorsque Tom Morel eut été tué, le maquis des Glières exterminé ou dispersé, il se fit un grand silence. Les premiers maquisards français étaient tombés pour avoir combattu face à face les divisions allemandes avec leurs mains presque nues, non plus dans nos combats de la nuit, mais dans la clarté terrible de la neige. Et à travers ce silence, tous ceux qui nous aimaient encore, depuis le Canada jusqu’à l’Amérique latine, depuis la Grèce et l’Iran jusqu’aux îles du Pacifique, reconnurent que la France bâillonnée avait au moins retrouvé l’une de ses voix, puisqu’elle avait retrouvé la voix de la mort.

L’histoire des Glières est une grande et simple histoire, et je la raconterai simplement. Pourtant, il faut que ceux qui n’étaient pas nés alors — et depuis, combien de millions d’enfants ! — sachent qu’elle n’est pas d’abord une histoire de combats. Le premier écho des Glières ne fut pas celui des explosions. Si tant des nôtres l’entendirent sur les ondes brouillées, c’est qu’ils y retrouvèrent l’un des plus vieux langages des hommes, celui de la volonté, du sacrifice du sang.

Peu importe ce que fut dans la Grèce antique, militairement, le combat des Thermopyles. Mais dans ses trois cents sacrifiés, la Grèce avait retrouvé son âme, et, pendant des siècles, la phrase la plus célèbre fut l’inscription des montagnes retournées à la solitude, et qui ressemblent à celles-ci : « Passant, va dire à la cité de Sparte que ceux qui sont tombés ici sont morts selon la loi. »

Passant, va dire à la France que ceux qui sont tombés ici sont morts selon son cœur. Comme tous nos volontaires depuis Bir-Hakeim jusqu’à Colmar, comme tous les combattants de la France en armes et de la France en bâillons, nos camarades vous parlent par leur première défaite comme par leur dernière victoire, parce qu’ils ont été vos témoins.

On ne sait plus guère, aujourd’hui, que tout commença par un mystère de légende. Le plateau des Glières était peu connu ; presque inaccessible, et c’est pourquoi les maquis l’avaient choisi.

Mais alors que nous combattions par la guérilla, ce maquis, à tort ou à raison — peu importe : la France ne choisit pas entre ses morts ! — avait affronté directement la Milice, allait affronter directement l’armée hitlérienne. Presque chaque jour, les radios de Londres diffusaient : « Trois pays résistent en Europe : la Grèce, la Yougoslavie, la Haute-Savoie. » La Haute-Savoie, c’était les Glières.

(...)

Peu importent nos noms, que nul ne saura jamais. Ici, nous nous appelions la France. Et quand nous étions Espagnols, nous nous appelions l’Ebre, du nom de cette dernière bataille. Je suis la mercière fusillée pour avoir donné asile à l’un des nôtres. La fermière dont le fils n’est pas revenu.

Nous sommes les femmes, qui ont toujours porté la vie, même lorsqu’elles risquaient la leur. Nous sommes les vieilles qui vous indiquaient la bonne route aux croisées des chemins, et la mauvaise, à l’ennemi. Comme nous le faisons depuis des siècles. Nous sommes celles qui vous apportaient un peu à manger ; nous n’en avions pas beaucoup. Comme depuis des siècles.

Nous ne pouvions pas faire grand-chose ; mais nous en avons fait assez pour être les Vieilles des camps d’extermination, celles dont on rasait les cheveux blancs. Jeanne d’Arc ou pas, Vierge Marie ou pas, moi, la statue dans l’ombre au fond du monument, je suis la plus vieille des femmes qui ne sont pas revenues de Ravensbrück. Morel, Anjot et tous mes morts du cimetière d’en bas, c’est à moi que viendront ceux qui ne connaîtront pas votre cimetière. Ils sauront mal ce qu’ils veulent dire lorsqu’ils chuchotent seulement qu’ils vous aiment bien.

Moi, je le sais, parce que la mort connaît le murmure des siècles. Il y a longtemps qu’elle voit ensevelir les tués et les vieilles. Il y a longtemps, Anjot, qu’elle entend les oiseaux sur l’agonie des combattants de la forêt ; ils chantaient sur les corps des soldats de l’an II. Il y a longtemps qu’elle voit les longues files noires comme celle qui a suivi ton corps, Morel, dans la grande indifférence de l’hiver. Depuis la fonte des glaces, vous autres dont les noms sont perdus, elle voit s’effacer les traces des pas dans la neige, celles qui ont fait tuer. Elle sait ce que disent aux morts ceux qui ne leur parlent qu’avec les prières de leur mère, et ceux qui ne disent rien. Elle sait qu’ils entendront le glas que toutes les églises des vallées ont sonné un jour pour vous, et qui sonne maintenant dans l’éternité."


Discours prononcé par André Malraux le 2 septembre 1973 à l’occasion de l’inauguration du Monument de la Résistance érigé par le sculpteur Émile Gilioli sur le Plateau des Glières.

mercredi, janvier 30, 2008

HODIE TIBI CRAS MIHI

Cette fois, c’est la bonne, tu l’as définitivement passée à gauche ta putain de baïonnette, après cent dix berges dans cette France dont tu ne devais plus comprendre grand-chose, à la fin. T’es parti retrouver tes copains tout là-haut, la grande tranchée sous les étoiles où subsiste encore le sens du sacrifice, de la camaraderie et de l’honneur.

Tu racontais pas trop, paraît-il. « La guerre, ceux qui la racontent, c’est ceux qui l’ont pas faite ». T’es parti l’avant-dernier, le dernier à avoir connu le Chemin des Dames, reste plus que le copain Lazare, l’émigré rital, et c’en sera fini pour de bon. Fini les témoins. Place à ceux qui racontent. A ceux qui ne pourront jamais dire puisqu’au delà de l’indicible, vous vécûtes l’impensable. Place aux embusqués de la mémoire et à ceux qui ont encore la rage de vouloir se souvenir. Se souvenir de vous, Anthelme ou Lazare l'illégal immigré, et que maudite soit la guerre, se souvenir de toi, Louis le devenu anar à la fin du massacre, et de tous ceux qui sont morts sans foi, sans plus même de visage, sans prénom.

Il paraît que, trop vieux, ton copain Lazare n’a pas encore réalisé qu’il était le dernier, le symbole qui restera à jamais, à l’image de l’autre, le grand Inconnu. Ni meilleurs ni pires que les autres, simples soldats au cœur de la boucherie. Dormez, morts héroïques, parfois ça vaut vraiment mieux.

Dors, vieux Lazare, dors, Louis te veille et t’attend, nous sommes quelques un-e-s encore à nous souvenir de vous, dors, puissé-je te réchauffer, au plus froid des hivers.




« Ils ont des cheveux blancs, des décorations, très souvent des bérets, et, sous ces bérets, des figures de brave homme comme on n’en fait plus. Tu fais apporter du vin rouge et tu prononces un mot magique, il y en a plusieurs. Tu dis "Verdun", ou bien "la Marne" ou "Foch", ou "Chemin des Dames" et ça part tout seul. L’Histoire qu’ils ont faite avec leur viande, ils sont encore quelques-uns pour la raconter. Seulement, faut se dégrouiller de les interviewer, parce qu’il commence à se faire tard pour eux. Tous les jours, on les déménage, les poilus. On les emmène faire du blé avec leur gueule cassée. C’est temps qu’ils s’en aillent de ce monde transformé, dans le fond. Verdun, ça n’impressionne plus personne. Un vieux héros, ça n’existe pas. »

San-Antonio, l’Histoire de France.









(le titre latin signifie -évidemment- : toi aujourd'hui, moi demain.
OST : Charles Trenet - Qu'est devenue la Madelon)

mercredi, décembre 12, 2007

retour sur la plus belle manif du monde (31 mars 2006)




"Ultime communiqué du Comité d'Occupation de la Sorbonne en Exil

Les étudiants ont repris leurs études. Les facultés ont rouvert leurs portes et les professeurs leur claque-merde. Le cycle planétaire de la vie micro-dosée se terminera, comme prévu - comme toujours - en juin : les examens auront lieu puis on ira mériter ses vacances au soleil. Tout indiquerait un parfait retour à la normale s'il n'y avait de la part de tous un si notable empressement à le simuler. A faire comme si rien ne s'était passé, comme si une tout autre normalité ne s'était imposée pendant deux mois d'occupation. Une normalité où les amphis sont des dortoirs, où les voisins sont des camarades ou des ennemis, où la lutte rend les êtres désirables, et non plus seulement séduisants ainsi que le veut la séparation coutumière. A vrai dire, tout ce petit monde universitaire en fait un peu trop. Il y a une fébrilité, une exagération dans les expressions, une maladresse qui trahit le travail en cours : refouler l'évidence qu'il pourrait en être autrement, que la vie ne ressemble pas nécessairement à cette course de hamster en cage.

Et en effet, il n'y a pas de retour à la normale. Ce qu'il y a, c'est un processus de normalisation : une guerre à outrance contre la persistance de l'événement. Nous ne parlons pas de simples prises de conscience, de faits aussi communément admis, sur la fin du mouvement, que la fonction policière des syndicats, le nécessaire recours à la casse, la joie d'une vie passée à bloquer l'économie plutôt qu'à se laisser formater pour un jour la servir ou le retour du feu comme pratique politique élémentaire. Nous parlons d'amitiés. Toute amitié conserve une trace des conditions de sa naissance, du moment de la rencontre. Celles qui se sont nouées là garderont toujours une odeur de lacrymo, un petit éclat de voiture qui flambe, de vitrine qui tombe, une lointaine rumeur d'émeute ; qu'elles ramèneront. Les syndicalistes, les gauchistes, les militants ont vécu un mouvement social. Un de plus.

Les « mouvements sociaux », dans leur rituel cent fois répété et toujours défaits, sont une tolérance locale. Ils appartiennent au folklore de ce pays. « Pour notre honte », disent les uns, « pour notre gloire », pensent les autres. Dans tous les cas, ils font partie de la gestion démocratique à la française, dont ils sont le moment carnavalesque, après quoi tout rentre dans l'ordre. Les gouvernants peuvent bien jouer les monarques tant qu'ils laissent à la population le droit de mimer 1789.

Nous, nous avons vécu un événement. Un événement se reconnaît aux intensités qu'il produit - dépaver ensemble, à coups de grilles d'arbres, une place à touristes, coordonner une attaque au cocktail Molotov, discuter d'un texte jusqu'au petit matin -, non moins qu'aux failles qu'il dessine, aux possibles qu'il dévoile. Ce que nous voulons consigner ici, c'est ce qui a été acquis là d'irréversible, ce sur quoi aucune « fin de mouvement » ne peut revenir, ce qui fait des derniers mois non une parenthèse dans le cours régulé de la vie sociale, mais une seconde vague, après l'incendie de novembre, dans la douce montée d'une onde insurrectionnelle.
(...)

7.
Deux façons de se mouvoir dans la rue, dans la rue devenue espace hostile, propriété des flics, des automobiles et des caméras : le cortège et la bande. Le cortège : on arrive individuellement, on se joint pour quelques heures à ses « camarades », on braille quelques slogans auxquels on ne parvient plus à croire, les jours d'enthousiasme on chante des chansons qui feraient froid dans le dos si elles voulaient encore dire quelque chose, comme L'Internationale. Une sono vient avantageusement couvrir le mutisme de l'assemblée, et le vide des relations. Manu Chao, Zebda, La Brigada, etc. Puis chacun regagne, individuellement, son chez-soi où il a tout loisir de n'en penser pas moins. Promenade digestive pour bétail syndiqué, défilé de solitudes garanties par un service d'ordre. La bande : on débarque ensemble. On a pris un peu de matos. On a une petite idée de ce que l'on est venu faire là. Se taper avec les flics, brûler Paris, libérer la Sorbonne, dépouiller des magasins, des portables, se faire des journalistes ou des manifestants. On se meut comme un seul homme, à cinquante. Si l'un court tout le monde court, si l'un tape tout le monde tape, si l'un se fait taper, pareil. Réflexes de horde. Jargon commun. Disposition à la bêtise, au suivisme, au lynchage. Extrême mobilité. Hostilité à l'inconnu, à l'immobile. Plusieurs fois, dans les dernières années, ces deux façons de se mouvoir se sont rencontrées à Paris. Le 8 mars 2005, notamment, puis aux Invalides. Chaque fois, la confrontation a tourné à l'avantage des bandes. Chaque fois, l'individu séparé des cortèges, avec sa liberté d'expression, son droit à être lui-même, à avoir son portable, son compte en banque et ses dreadlocks, s'en est tiré meurtri, traumatisé. Traumatisé par des gamins de quinze ans. Traumatisé par une cruelle alternative : s'organiser à son tour en bande ou bien finir sur le carreau. A moins de prendre son parti de cette vérité : l'individu libéral a la police pour condition. C'est cette évidence que l'ON a voulu dénier, après chacune de ces confrontations, par un brutal accès de mauvaise foi.

22.
Vendredi 31 mars. Allocution sénile de Chirac. Des rassemblements spontanés en plusieurs points de Paris. Qui se cherchent, se trouvent, convergent sur l'Elysée, refluent, obliquent, pour éviter la gendarmerie mobile. 3000 personnes de 8 heures du soir à 4 heures du matin. Une errance sauvage de 25 kilomètres. Foule de tous âges, de toutes tendances, idéalement désarmée, désemparée par sa propre puissance sans emploi. Qui passe le pont de la Concorde, arrive sur l'Assemblée Nationale avant les flics, qui y serait entrée si elle avait eu ne fût-ce qu'un pied-de-biche. Qui faillit forcer les portes du Sénat. Passe devant le Palais de Justice. Qui remonte vers Barbès et ravage tout ce que les boulevards de Sébastopol et du Magenta - le fameux « espace civilisé » du Magenta - recèlent de banques, d'agences d'intérim, de brasseries branchées, au cri impérieux de « Paris, debout, réveille-toi ! ». Puis qui salue les prostituées de Pigalle, monte vers le Sacré-Coeur - « Vive la Commune ! », entend-on dans les bouches avant de le lire, taggué sur l'ignoble édifice -, échoue, là aussi, à y entrer pour l'incendier. Feu de joie, donc, devant le Sacré-Coeur. Un dernier Mac Do vole en éclat. Et sur le chemin de la permanence de Pierre Lellouche, qui partira bientôt en miettes, cette dame d'une cinquantaine d'année accoudée en nuisette à son balcon, qui passe à tue-tête « Les mauvais jours finiront » - il est trois heures du matin. Nous avons parcouru ce soir-là, dans une récapitulation mélancolique, tout ce qu'il nous faudra, pour commencer, brûler."



Salut,

J'ai relu avec intérêt l'ultime communiqué du comité d'occupation que j'avais tenu quelques instants entre les mains dans le métro un autre soir.

Petites réflexions donc, au delà de la justesse des propos :


- On retrouve passim certaines allusions à des graffitis lors d'une manif sauvage à Belleville (vers le 6 ou le 7 avril, je crois), manif d'autant plus vite coupée qu'elle promettait d'être showtime. Le temps est une invention des gens incapables d'aimer. Le moi est une prison. Ici bientôt insurrection. Il n'y aura pas de retour à la normale (au futur). A bas les slogans. Manif qui me semble exemplaire "de la guerre en cours" mise au jour par les événements de mars-avril. Pourtant, aucune allusion explicite dans le communiqué.

- Merci d'avoir mis la Brigada sur le même plan que Manu Chao.

- Peu en accord, en revanche, avec certains termes employés dans le chapitre 22. et final (donc important), sur le 31 mars nocturne : "errance", "qui y serait entrée si elle avait eu (...) un pied-de-biche", "récapitulation mélancolique". Et sur le fait que ça commence à péter à Magenta. De même que les Communard-e-s ont été terrifié-e-s à l'idée de toucher à la Banque de France, je pense que nous fûmes aussi effrayé-e-s ce soir-là de voir la force collective se dégageant du cortège et la possibilité effective de pénétrer DANS l'Assemblée (nul besoin de pied de biche, une légère escalade de grilles suffisait) ou DANS les organes effectifs de l'Etat. Première manif à passer sur le pont de la Concorde depuis 1934 (et c'était les ligues fascistes à l'époque). Nous étions AU-DELA du symbole en ce début de soirée. Quartiers peu habituels à la plupart des manifestant-e-s, besoin de retrouver des certitudes en repiquant vers le traditionnel pélerinage sorbonnard. Et ce que nous ne cassâmes pas où nous aurions dû le faire, on le fit dans des quartiers bien plus populeux et "habituels". La fête des fous en répétition générale dans l'ivresse du symbole en actes. La suite de la manif est un hommage et retombe pour le coup dans ce qui ne ressort plus du domaine du POSSIBLE mais du CERTAIN.

bien à vous...



(OST : les Papillons - les Poètes professionnels
merci à Thib' pout la tof)

dimanche, juillet 08, 2007

quatorze

"On est retournés chacun dans la guerre. Et puis
il s’est passé des choses et encore des choses, qu’
il est pas facile de raconter à présent, à cause que
ceux d’aujourd’hui ne les comprendraient déjà plus."
Louis-Ferdinand CELINE, Voyage au bout de la nuit.





C’est juste une histoire, la leur, un peu la mienne aussi… Quatorze, la boucherie à jamais indicible, la fin d’un monde, la préférée de Brassens, la der des ders, la seule guerre vraiment inhumaine puisque tout le reste est littérature.

Histoire entendue du fond de ma jeunesse, j’ai sans doute mélangé les arrières grands-parents et les bisaïeux, les vieux militaires ou paysans vivant sur cette terre de Champagne depuis des lustres. Toujours est-il que…

Pas le choix, paysan à la ferme familiale ou militaire, si jamais la chance d’avoir un peu d’humanités et de jugeotte, et puisque le génie civil n’existait pas, construire les ponts, les routes et les hôpitaux de campagne pour les colonies : Sénégal, Liban, Algérie, ailleurs… Et Quatorze qui vient, tous les fils de France nach Berlin et la ligne bleue des Vosges qui stoppe bien vite l’avancée, et les trous pour se cacher, les rats, l’hiver, les ponts bombardés à toujours reconstruire, et les routes, et les ponts, dans le gel, la fournaise, les mouches, la puanteur des cadavres, quand tout va bien, juste les ponts…

Vers Dix-Sept, sans doute, ou peut-être l’année d’après, les Boches sont dans Ormes, le bled familial à moins de dix bornes de Reims, la ville de l’Est, trop de guerres, trop de morts, et cette fois, en plus, les ruines de la cathédrale en feu. Juste à côté de l’église, la ferme familiale. Au loin, les tranchées.

Le colonel demande à l’arrière grand-père les coordonnées du village, de l’église, de la ferme. Il hésite, il doit sans doute lui dire : « Vous savez, mon colon, c’est pas que j’ veux pas… ». L’autre sort le flingue d’ordonnance, menace du peloton, sur la place du village, quand celui-ci aura été repris. Deux cents ans que la famille est là.

Il ne s’est pas fait fusiller mais sera devenu cinglé peu après, trois mois de repos à l’arrière avant de repartir au front, le temps de revoir une dernière fois sa femme, le temps de lui faire un enfant, avant qu’il ne choisisse la seule réponse à l’honneur familial qu’il sait avoir bafoué, trois mois plus tôt. Cette fois, il n’attend pas les ordres de cette enflure de colonel, il sort de la tranchée, seul, face à l’ennemi, il sait qu’il va y passer, comme ça, non loin de la terre qu’il a trahie. Le sang effacera la faute, les coquelicots qui pousseront lui rendront à jamais justice.

Une enfant naît six mois plus tard ; je veux croire que c’était vers la fin de novembre, qu’elle fut fêtée comme il se doit, en même temps qu’on fêta -non la victoire- mais la fin de la guerre. L’histoire de la famille raconte qu’une femme s’est laissée mourir de chagrin après la mort de son mari, je veux croire que c’est elle, qu’elle donna au monde une enfant, qu’elle fut lasse de lutter, qu’elle sentit sa mission accomplie et qu’elle se laissa partir, chagrine, digne et sereine.





On doit être par une jolie journée du printemps de Dix-Neuf au vu de leurs tenues, même si je préférerais que Dix-Huit enfin touche à sa fin par une de ces journées d’hiver claire et vive, radieuse de froid et de ciel bleu. Ils sont revenus, de l’enfer, de l’exil, de je ne sais où, ils ont mis les habits du dimanche et revoient le village pour la première fois depuis… Je veux croire que c’est elle sur la photo, qu’elle a déjà offert son enfant au monde, qu’elle se force un peu à sourire en sachant le destin qui l’attend. C’est peut-être son père à ses côtés, en tout cas, c’est la maison bombardée, en ruines, et l’église juste derrière, c’est leur drame et la fierté de revenir.





Ils sont revenus. Le premier mouvement a sans doute été d’aller au cimetière, saluer les morts de la famille, les amis, et ceux qui, du fait de la guerre, n’avaient pas encore reçu de sépulture. Elle n’est pas sur l’image. Sans doute était-ce trop douloureux, sans doute était-elle déjà à ses côtés, du côté des cadavres, de ceux qui ne pourront jamais revenir. Peut-être parcourt-elle tout simplement les décombres de la ferme, pensant à ce qu’elle aurait fait à sa place, pensant qu’il a fait le bon choix puisqu’une enfant est née et que la terre appartiendra toujours d’une certaine manière à la famille. Puisque l’histoire sera racontée. Deux formes d’héritage. Peut-être n’avait-il pas le choix.





Dernière photo. Ils sont les quatre, ils sont revenus, elle ne reviendra jamais. Image éternelle, c’est la Yougoslavie des années Quatre-Vingt-Dix, puisque tout a commencé là-bas en Quatorze, début et fin d’un siècle, c’est les chœurs serbes chantant Tamo Daleko alors qu’au loin, dans la neige, brûlent les derniers restes de l’espoir, c’est la Shoah à venir, les bombes qu’encore aujourd’hui on continue à trouver dans les champs, le vaguemestre qu’on espère, l’enfant qui va naître, les mutins de Craonne et d’ailleurs, c’est leur sang qui coule dans mes veines, mes larmes qui coulent de leur peine, la terre où je veux mourir, pourrir et nourrir les vers, les bombes et mes enfants.